A 55 ans, Jean Philippe Rykiel a su surmonter son handicap pour vivre sa passion, la musique. Le fils de la légendaire couturière Sonia Rykiel poursuit son chemin lentement mais surement, avec, à sa clé, une trentaine d’années de carrière musicale, trois albums solos et de nombreuses collaborations.
Un jeudi de fin décembre 2016, Jean Philippe Rykiel nous reçoit dans son studio d’enregistrement situé au Rez-de-chaussé de son domicile, au XIV arrondissement de Paris.
L’homme quinquagénaire aux cheveux abondants, tout souriant avec une barbe épaisse et grisonnante, se sent plus à l’aise avec l’appellation aveugle que celle de non voyant. « Un non voyant, c’est quelqu’un qui ne voit pas , alors qu’un aveugle c’est quelqu’un dont les yeux ne fonctionnent pas, mais qui voit avec tout le reste de son corps. Donc je suis voyant», précise Jean Philippe Rykiel, installé sur un fauteuil noir au milieu de son studio. Derrière lui, son piano à queue et cinq claviers, un ordinateur, des consoles et des haut-parleurs, le tout relié par une centaine de câbles. Juste en face de lui, de l’autre côté de la salle, quelques instruments de musique sont bien rangés.
D’origine Russe et roumaine de par sa mère Sonia et polonaise de par son père Sam, Jean-Philippe Rykiel raconte une enfance heureuse, vécu dans le confort matériel sous l’attention particulière de son père. « J’ai beaucoup profité du fait d’être un garçon et ensuite d’être aveugle. Donc l’attention de mon papa était beaucoup plus sur moi que sur ma grande sœur.» Très tôt, son père l’initie à plusieurs genres de sport. Du ski, à la natation en passant par l’équitation et les échecs, le petit Rykiel goutte à tout, même au plus surprenant. « C’est avec mon père que j’ai fumé mon premier pétard », rigole Jean Philippe Rykiel, avant de préciser que son père savait que fumer un joint, c’est comme boire un bon verre de vin, « c’est agréable il ne faut pas en abuser seulement ». Il décrit son père comme étant une personne double : « exigeant sur ma scolarité, parce qu’il ne faut pas que j’ai des mauvais résultats à l’école si non ça chauffe pour moi. Il est aussi très ouvert », se souvient-il.
De sa mère Sonia Rykiel, célèbre couturière de mode (décédée en août 2015), Jean Philippe retient une femme tendre, aimable qui racontait des histoires à ses enfants: « Elle se mettait dans la cuisine et elle disait aujourd’hui on va faire un nouveau gâteau. Je l’avais surnommé la reine des tartes parce qu’elle faisait des tartes extraordinaires » raconte –il avec un éclat de rires.
Dès son plus jeune âge, Jean-Philippe Rykiel se révèle être un génie du clavier. Il est inspiré notamment par les chansons du pianiste de jazz Thelonious Monk. Mais il faudra attendre l’obtention de son Bac malgré quelques difficultés liées à sa cécité, pour qu’il entame réellement sa carrière musicale. C’était également une exigence de ses parents. Jean-Philippe Rykiel sort son premier album en 1982, Under The Tree en 2003 et Inner Space en 2012. Très vite, les synthés de Jean-Philippe font le tour du monde et attirent des grands artistes comme Eric Estève, Tim Blake, Brigitte Fontaine etc. Il compte une centaine de participations dans des albums de grands musiciens. De collaboration en collaboration, le pianiste découvre l’Afrique en 1982 par un premier voyage au Ghana chez son ami Freduah Agyemang. Un séjour qu’il n’est pas prêt d’oublier : « On est tombé en plein coup d’Etat militaire », rapporte –il. Pendant un mois, il vit dans la famille de son ami où il apprend à se laver avec un seau d’eau, à manger avec la main dans le même plat que les autres membres de la famille : « J’adore ça » s’exclame t-il, avant d’ajouter que ce séjour a été pour lui une expérience qui lui a fait prendre conscience de toute la richesse du continent africain en matière de relations humaines. « En fait, j’ai découvert en Afrique des choses qui me manquaient chez moi. Ne serait-ce que le rire. Ils ont un rire particulier que j’appelle le rire de joie, qui n'existe plus chez nous.»
À travers la musique il tisse d’excellentes relations avec les artistes du continent africain. Il raconte avec joie et fierté ses collaborations avec Salif Keita du Mali, Mory Djély Deen Kouyaté de la Guinée, Youssou N’Dour du Sénégal, ou encore le group Xalam.
Le musicien, compositeur et arrangeur met bénévolement son studio à la disposition des artistes africains et les aide à produire et finaliser leurs produits: « J’ai eu seulement envie d’apporter quelque chose à ce qu’ils m’ont apporté », explique t-il et d’ajouter avec modestie, « la musique que j’aime faire n’est pas commerciale ». L’homme aux doigtiers magiques reconnaît que la musique ne fait pas vivre et qu’il s'appuie beaucoup plus sur sa famille, côté argent.
Aveugle oui ! Mais Jean-Philippe ne vit pas sa cécité comme un frein. «Il a réussit à sublimer son handicap pour en faire une espèce de particularité », lance un proche. Le plus souvent, Jean Philippe préfère le bras d’un ami que la canne blanche. Étant célibataire, il vit seul et fait sa composition musicale sans aucun assistant. Dans sa recherche d’autonomie, le parisien de naissance essaye de se conformer au monde occidental individualiste et peu solidaire où le « Do it yourself » dans un « Struggle for Life » est la devise principale. « Aider Jean-Philippe à se déplacer en lui tenant le bras, ce n’est pas aider un handicapé ou quelqu’un plus faible que vous. Il fait en sorte qu’on profite du fait de l’aider. C’est-à-dire, il nous en redonne plus qu’on ne lui donne », témoigne son ami Gérald Athanase qui le côtoie depuis trois décennies. « Ses défauts sont le plus souvent les conséquences de ses qualités » nous confie t-il au téléphone.
Issue d’une famille juive, la religion est secondaire chez Jean-Philippe Rykiel. Pour lui, elle empêche le monde d’avancer : « Je trouve que la religion est source de beaucoup de conflits, de beaucoup de mal et de beaucoup de guerres. » Jambes croisés, mains jointes, le musicien précise que ça ne le gêne pas de souhaiter bon ramadan, joyeux noël ou bon kippour à quelqu’un si ça lui fait plaisir.
Côté politique, Jean Philippe pense qu’on ne peut pas changer le monde en votant pour un tel ou un tel : « Le problème est que c’est toujours un conflit d’intérêt entre des gens qui veulent le pouvoir. Après c’est comme dans un grand magasin où on choisit telle lessive ou telle autre alors que toutes ces lessives sont fabriquées par le même laboratoire.»
Jean Phi pour les intimes est amoureux de la nature et des animaux domestiques. Il travaille actuellement sur deux projets de duo piano-balafon avec un artiste africain. Parallèlement, il essaye de trouver du temps pour composer son quatrième album solo.
Thierno Moussa Bah
















































